L'ancien ministre de l'intérieur marocain Driss Basri pense que "la solution du conflit du Sahara ne peut qu'être une solution américaine".

Voici des extraits de l'interview de Driss Basri publié par l'hebdomadaire marocain Al-Ayam du 29 Mai - 4 Juin 03 .

Traduction en français de la traduction anglaise de l'original en arabe (site de WSOnline)

Al-Ayam : "La marche verte" fut un événement important dans l'histoire du Maroc indépendant et un tournant dans le conflit du Sahara. Puis il y a eu l'accord de Madrid avec le recul qu'a représenté le partage du Sahara marocain avec la Mauritanie, ce qui nous a mis dans une situation délicate lorsque la Mauritanie a décidé d'abandonner le territoire. Vous étiez, à l'époque, le ministre responsable du dossier du Sahara. Pourquoi avons-nous signé un tel accord ?

Basri : La chose était alors claire. L'Espagne était contre nous et le Sahara devait retourner au Maroc, que cela plaise ou non. D'un côté, il y avait l'Espagne, le colonisateur qui contrôlait le territoire et nous affrontait à l'ONU et devant d'autres instances internationales. De l'autre côté, l'Algérie, avec un premier ministre qui était colonel puis général, a demandé à ses partenaires espagnols de réaliser une alliance entre les deux pays. Une alliance réclamant l'autodétermination du Sahara. Ils [ l'Algérie et l'Espagne ] s'étaient alliés dans leur intérêt propre. Feu Hassan II n'avait pas d'autre choix que de jouer la carte de la Mauritanie et d'empêcher les Algériens de s'en servir. Comment cela s'est-il passé? Aurions-nous pu proposer simplement à la Mauritanie d'Ould Daddah d'être avec nous ? Non bien sûr. La Mauritanie a obtenu le contrôle de la région méridionale du Sahara. Lorsque la Mauritanie a décidé d'abandonner le territoire en 1979, nous avons récupéré ce qui était à nous.

Al-Ayam : Je crois que la Mauritanie n'a pas simplement décidé d'abandonner le territoire...... cela était dû aux pressions de Polisario.

Basri : Oui, en 1979, Louali [le fondateur du Polisario] a mené depuis Tindouf une colonne militaire avec des jeeps jusqu'à Nouakchott dans le but de renverser le régime d'Ould Daddah, et - sans l'intervention de la France - Louali aurait pu atteindre ses objectifs. C'est ainsi que la Mauritanie a abandonné le territoire.

Al-Ayam : En 1981, à Nairobi, le Maroc a accepté le référendum et cette décision a constitué un changement d'attitude surprenant, à tel point que des membres influents de l'Union des Forces socialistes [ le parti ] - une organisation qui s'est opposée à cette décision - ont fini en prison, alors que l'intégrité territoriale était une cause sacrée, et que le problème du Sahara, quant à lui, ne semblait pas l'être ?

Basri : Ce que vous avez dit est correct, en ce qui concerne le fait que nous avons cédé une partie du territoire à la Mauritanie et également accepté un référendum sur le territoire marocain. Mais, il faut considérer cette méthode comme un marchandage, vous pouvez avoir raison à 50% et tort à 50% , c'est pratique. Hassan II, au niveau diplomatique, n'était pas étroit d'esprit . Au point d'affirmer : le Sahara est marocain et de laisser les autres dire ce qu'ils voulaient. Cette attitude peut être comparée à celle des Etats-Unis en Irak. Cependant, le Maroc n'en a pas les moyens (...) et voici une chose importante, le défunt roi n'a jamais pris une décision - au sujet du Sahara - sans consulter les partis politiques.

Al-Ayam : Mais, comment pourrait-on expliquer que certains chefs des partis politiques les plus importants ont été emprisonnés en raison de leur position face au référendum ?

Basri : Abderrahim Bouabid [chef de l'USFP, prédécesseur de Youssoufi ] n'est pas allé en prison en raison de sa position sur la question du Sahara. Il était socialiste et, en tant que tel, indifférent au fait que la surface géographique du Maroc augmente ou diminue. Et il [ Bouabid ] n'est pas allé en prison parce qu'il a dit que la décision du roi - sur la question du Sahara - était fausse, mais parce qu'il a dit que "la proposition du roi était un acte de trahison, que les Marocains connaissent cette trahison depuis douze siècles, et en particulier pendant les quatre derniers siècles du règne de la dynastie des Alawites. Une trahison qui coule dans les veines et dans l'existence des Alawites. "

Ça [cette déclaration ] a fait l'objet d'un communiqué publié par le bureau politique de l'Union des Forces socialistes [parti ]. Est-ce que cela pouvait rester sans réponse ? Non.

Al-Ayam : La diplomatie algérienne a semblé être plus efficace que la nôtre. Le Maroc, cependant, a choisi de parier sur la population sahraouie [gagner les coeurs et les esprits ] par une politique appelée " programme de développement. " Un programme qui a généré des anomalies puisqu'une partie de la population a bénéficié de beaucoup de privilèges par cette façon d'"acheter" sa sympathie. Pensez-vous que cette politique ait été efficace ?

Basri : Permettez-moi, premièrement, de dire que ce ne sont que des "rumeurs". Les Marocains ont l'habitude de faire de petits problèmes une montagne. Le Polisario n'a pas plus de vingt mille Sahraouis et nous ne voudrions pas privilégier nos citoyens au Sahara au détriment des trente millions d'habitants au Maroc. Quand nous avons fait quelques efforts dans nos provinces méridionales [ Sahara Occidental ], ce n'étaient que des tâches habituelles comme des routes, des bâtiments, des ponts, des installations d'eau et d'électricité, etc. (...)

Al-Ayam : Est-ce que Driss Basri était favorable par principe à un référendum?

Basri : Non Je n'étais pour le référendum que d'une manière tactique. Mais, même si le référendum avait eu lieu, nous l'aurions gagné. Mais nous avions à faire un travail extraordinaire, et notre travail a été remarquable. Un jour, alors que Hassan II jouait au golf, je lui exprimais ma consternation à propos du référendum. Il a répondu : " pensez-vous que nous sommes privés de bon sens ? Nous ne nous embarquerions pas dans un référendum si nous n'étions pas sûrs de le gagner ! (...) ".

Al-Ayam : Vous avez participé [ aux négociations ] à Houston, où un accord a été signé. Un accord douloureux en ce qui concerne le Maroc, car quelques tribus ont été mises sur la 'touche'. Qu'est-ce qui vous a amené à signer un accord qui allait à l'encontre des intérêts du Maroc ?

Basri : C'est une longue histoire. Mais je la récapitulerai en peu de mots : L'accord de Houston ne s'est pas imposé comme une manière de trouver une solution au problème du Sahara. Il s'est imposé comme point de départ d'un plan américain. [ à la fin duquel ] le Sahara jouira d'une large autonomie, comme elle est envisagée aujourd'hui, et il [ le Sahara Occidental ] servira à préserver les intérêts américains.

Al-Ayam : Vous parlez comme si vous n'aviez rien à voir avec [les négociations de ] Houston

Basri : Je réponds à la question : Pourquoi Houston [ a eu lieu ] ? Le problème était un problème américain en cette période et l'Amérique avait des soucis dans différentes régions du monde et elle voulait prouver qu'elle dominait beaucoup de problèmes globaux (...) l'objectif était de retirer le dossier du Sahara [ de l'ordre du jour ] de l'ONU et de le transférer au Pentagone et au Département d'Etat. Toutes les choses [réunions, négociations] qui ont précédé étaient juste des prétextes. Voyez-vous, avant que nous soyons arrivés à Houston, il y avait eu la réunion de Londres, et plus tard de Lisbonne. Nos négociateurs avaient fait de nombreuses concessions. J'ai dit à sa majesté le roi : "ça c'est la fin". En outre, depuis 1990, j'avais dit à sa majesté que l'ONU n'était pas notre interlocuteur. L'interlocuteur [ indirect ] étaient les Etats-Unis.

Al-Ayam : Vous avez exprimé de nombreuses fois votre opposition à la 'troisième voie ', et vous déclarez toujours que le référendum n'aura pas lieu. Quelle est, à votre avis, la solution ?

Basri : La solution était possible avant que les Etats-Unis d'Amérique aient repris le dossier. De nos jours, la solution du conflit du Sahara ne peut qu'être une solution américaine ; avec ou sans référendum, ils nous ont offert l'"accord-cadre ". Nous ne pourrons pas gérer cet "accord-cadre" parce qu'il conduira à l'indépendance.

Al-Ayam : Croyez-vous que les Etats-Unis ont l'intention de séparer le Sahara du Maroc ?

Basri : Certainement. J'ai dit ceci aux Américains et feu Hassan II s'en rendait compte et il l'a affronté avec sa maîtrise diplomatique. Mais aujourd'hui, nous voyons les politiciens applaudir l''accord-cadre ' et moi je me demande s'ils savent vraiment lire ?


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